J'ai débuté ma carrière dans l'écosystème financier luxembourgeois à la fin des années 90, en intégrant les équipes de Clearstream. Je travaillais au cœur des mécaniques de trading de gré à gré (OTC) et de conservation de titres. Si je ne suis plus actif dans ces opérations, je reste très familier avec les concepts et les logiques d'infrastructure de ce secteur. C'est donc avec un intérêt tout particulier que j'ai échangé avec Pascal Lauffer, CEO et cofondateur d'Onbrane.
Son parcours repose sur une solide fondation en mathématiques et en informatique. Il a évolué à la Société Générale CIB sur les marchés OTC (front et back office) à Paris, en Asie et aux États-Unis, avant de prendre la direction informatique des activités de marché. Il a ensuite participé à la création de Newedge, devenu l'un des acteurs majeurs de la compensation mondiale, puis a dirigé un fonds de private equity spécialisé dans le retournement d'entreprises ; avant d'occuper les fonctions de CIO, CTO et Head of Operations du New York Stock Exchange (NYSE, aussi appelé Wall Street).
À l'image de mon analyse sur la société Lise qui bouscule des monopoles séculaires, notre discussion a mis en lumière la nécessité de moderniser des secteurs entiers de la finance grâce à des choix d'architecture logicielle pragmatiques.
Le décalage technologique du financement de l'économie
L'innovation concentrée sur le marché secondaire
La numérisation de la finance a d'abord ciblé le marché secondaire, c'est-à-dire le trading et la négociation d'actifs déjà émis. Les plateformes électroniques et le trading algorithmique y sont devenus la norme. Cette vague technologique s'est ensuite étendue aux services bancaires de détail.
Cependant, le marché primaire de la dette (celui qui permet aux entreprises de lever des fonds pour financer l'économie réelle) a conservé des processus étonnamment manuels. En 2018, lors d'une discussion avec un trésorier d'un grand groupe, Pascal Lauffer constate que l'émission de dette repose encore très largement sur des échanges téléphoniques, des e-mails et des processus non centralisés. Cette absence d'infrastructure digitale limitait la transparence des opérations et complexifiait le suivi en temps réel pour les émetteurs.
La neutralité comme fondement d'une infrastructure
Développer une plateforme pour ce marché est un exercice complexe. Des projets initiés par de grands consortiums, comme NowCP ou encore Rabobank, ont rencontré des difficultés d'adoption. Une plateforme d'émission portée par un groupe bancaire spécifique suscite souvent la réserve des autres acteurs financiers.
Onbrane a fait le choix d'un positionnement de pur fournisseur technologique sur le Debt Capital Markets (DCM, le marchés de capitaux de dette). Cette neutralité garantit aux émetteurs, aux intermédiaires et aux investisseurs un environnement d'exécution impartial, condition indispensable pour standardiser les flux d'un marché.
Une feuille de route structurée par les usages du marché
Pour transformer les habitudes d'une industrie, la stratégie d'Onbrane s'articule autour d'étapes de développement très claires.
La digitalisation par la fréquence des transactions
La première phase, la « digitalisation », consiste à résoudre des problèmes concrets en offrant une nouvelle expérience utilisateur. L'éditeur a choisi de cibler le « commercial paper » (CP, le papier commercial). Ce titre de créance à court terme présente l'avantage d'être émis de façon très régulière par les grandes entreprises et les institutions. S'intégrer dans le quotidien des équipes de trésorerie est le meilleur moyen de favoriser l'adoption d'un nouvel outil logiciel.
La plateformisation pour garantir la transparence
Aujourd'hui, l'entreprise a validé cette approche. La phase de « plateformisation » a largement dépassé le stade du POC. L'objectif actuel est de maintenir une croissance massive d'utilisateurs pour consolider un effet réseau durable. La plateforme a déjà traité plus de 200 milliards d'euros d'émissions au travers d'environ 2 800 transactions. Des entités telles que Michelin, Engie, l'URSSAF ou la Société Générale l'utilisent pour structurer leurs opérations.
Le logiciel permet de négocier les paramètres (montant, taux, maturité) en temps réel. Une fois l'accord validé, un journal d'audit documente l'opération. Cette centralisation des données apporte une solution technique aux règles de conformité. Par exemple, pour un gestionnaire d'actifs qui ne doit pas détenir plus de 10% d'une émission en cours : suivre ce ratio sans donnée consolidée est complexe. Sur Onbrane, si un acteur y fait transiter 100% de son activité, l'outil peut vérifier automatiquement ce paramètre. À terme, c'est l'adoption globale par le marché qui permettra d'exploiter pleinement cette fonctionnalité.
Anticiper les transformations structurelles de la dette
Le secteur financier européen doit repenser ses infrastructures historiques pour rester compétitif à l'échelle mondiale. Pour approfondir ce constat, Onbrane a récemment publié un livre blanc détaillant sa vision et son analyse de l'industrie, une lecture que je vous recommande !
La blockchainisation et l'évolution des actifs
La troisième étape, la « Blockchainisation », est déjà une réalité opérationelle. Onbrane utilise cette technologie pour gérer le cycle de vie complet des titres de dette sur la plateforme, simplifiant ainsi les pratiques de l'industrie.
Le développement des digital assets (actifs numériques) apporte une simplification technique majeure. Le règlement-livraison natif (DVP) couplé aux smart contracts permet d'automatiser instantanément la transaction et ses événements comptables. Cette évolution soulève des enjeux de souveraineté et d'innovation. Pendant que certaines zones géographiques, moins contraintes par des systèmes historiques, adoptent massivement des devises numériques ou des stablecoins, le marché européen doit accélérer sa propre transition sous peine de voir ces flux migrer vers d'autres continents.
L'IA.isation des processus de développement
Enfin, la phase de « l'AI.isation » est activement exploitée. L'acteur utilise le machine learning sur les données accumulées dans la plateforme. Ouvrant la voie à de nouvelles méthodes d'évaluation des risques et à la création de futurs produits de dette.
En interne, l'entreprise a déjà intégré l'intelligence artificielle générative dans son cycle de production. Les équipes d'ingénierie, désormais recentrées autour d'une quinzaine de collaborateurs, ont vu leur productivité technique augmenter significativement (x5) grâce à l'utilisation de LLM tel que GPT, Claude et Gemini.
L'approche QA a également évolué. La plateforme exécute ses tests en continu, modifiant les besoins de l'équipe de développement. Les rôles ont évolué vers plus d'autonomie pour mener un problème de bout en bout. La supervision des résultats produits par l'IA exige toutefois un niveau de séniorité technique pour identifier d'éventuelles incohérences d'architecture logicielle.
Cette trajectoire démontre qu'une connaissance approfondie des processus métiers, associée à une ingénierie logicielle rigoureuse, permet de structurer efficacement un marché. La digitalisation du financement à court terme est un enjeu d'efficacité collective que les acteurs technologiques peuvent grandement faciliter.
FICHE IDENTITÉ DE LA PÉPITE
→ Nom : Onbrane
→ Direction : Pascal Lauffer (CEO et cofondateur), Arnaud Sales (CPO et cofondateur).
→ Secteur : Technologie financière (FinTech) / Technology provider / Primary Debt Market (marché primaire de la dette).
→ Pourquoi on l'aime : Pour son positionnement strictement neutre. L'entreprise n'est ni émetteur, ni intermédiaire, ni investisseur. Elle démontre qu'une infrastructure technologique indépendante constitue une réponse pertinente pour fluidifier les transactions financières de gré à gré, sans générer de conflit d'intérêts.






